Fin octobre 1956, après plusieurs mois d'espoir, commençait l'écrasement par l'armée rouge du soulèvement de Budapest contre le totalitarisme soviétique. La répression fera des milliers de morts
et environ 200.000 Hongrois seront contraints de fuir leur pays.


Budapest, 1956 : De jeunes Hongrois s'emparent d'un char soviétique
Budapest, 1956
Hiver 1956-1957 : réfugiés hongrois passant
la frontière autrichienne
En cette année 2006 de cinquantenaire, plusieurs commémorations ont eu lieu, notamment le 22 juin dans la capitale hongroise en présence du président des USA. Mais il semble que le rappel de ces
événements tragiques, qui révélèrent à beaucoup la sombre réalité du communisme, ne soit pas du goût de tout le monde en France. Le Ministère de l'Intérieur a en effet interdit hier 28 octobre à
la dernière minute et sans raison sérieuse ("risques de trouble à l'ordre public" !) une petite manifestation qui devait se tenir à Paris en leur mémoire... La chose est d'autant plus curieuse
que M. Sarközy en tant que Hongrois lui-même ne peut quand même pas ignorer ce qui s'est passé à Budapest en 1956. Ses compatriotes apprécieront. Pour rafraîchir la mémoire de nos hommes
politiques, voici ce qu'écrivait Albert Camus en 1957 :
LE SANG DES HONGROIS
Je ne suis pas de ceux qui souhaitent que le peuple hongrois prenne à nouveau les armes dans une insurrection vouée à l’écrasement, sous les yeux d’une société internationale qui ne lui ménagera
ni applaudissements, ni larmes vertueuses, mais qui retournera ensuite à ses pantoufles comme font les sportifs de gradins, le dimanche soir, après un match de coupe.
Il y a déjà trop de morts dans le stade et nous ne pouvons être généreux que de notre propre sang. Le sang hongrois s’est révélé trop précieux à l’Europe et à la liberté pour que nous n’en soyons
pas avares jusqu’à la moindre goutte.
Mais je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il peut y avoir un accommodement, même résigné, même provisoire, avec un régime de terreur qui a autant de droit à s’appeler socialiste que les
bourreaux de l’Inquisition en avaient à s’appeler chrétiens.
Et, dans ce jour anniversaire de la liberté, je souhaite de toutes mes forces que la résistance muette du peuple hongrois se maintienne, se renforce, et répercutée par toutes les voix que nous
pourrons lui donner, obtienne de l’opinion internationale unanime le boycott de ses oppresseurs.
Et si cette opinion est trop veule ou égoiste pour rendre justice à un peuple martyr, si nos voix aussi sont trop faibles, je souhaite que la résistance hongroise se maintienne encore jusqu’à ce
que l’Etat contre-révolutionnaire s’ècroule partout à l’est sous le poids de ses mensonges et de ses contradictions.
La Hongrie vaincue et enchaînée a plus fait pour la liberté et la justice qu’aucun peuple depuis vingt ans. Mais, pour que cette leçon atteigne et persuade en Occident ceux qui se bouchaient les
oreilles et les yeux, il a fallu et nous ne pourrons nous en consoler, que le peuple hongrois versât à flots un sang qui sèche déjà dans les mémoires.
Dans la solitude où se trouve aujourd’hui l’Europe, nous n’avons qu’un moyen (d'être fidèles à la Hongrie), et qui est de ne jamais trahir, chez nous et ailleurs, ce pour quoi les combattants
hongrois sont morts, de ne jamais justifier, chez nous et ailleurs, fût-ce indirectement, ce qui les a tués.
Nous aurons bien du mal à être dignes de tant de sacrifices. Mais nous devons nous y essayer, dans une Europe enfin unie, en oubliant nos querelles, en faisant justice de nos propres fautes, en
multipliant nos créations et notre solidarité.
Notre foi est qu’il y a en marche dans le monde, parallèlement à la force de contrainte et de mort qui obscurcit l’histoire, une force de persuasion et de vie, un immense mouvement d’émancipation
qui s’appelle la culture et qui se fait en même temps par la création libre et le travail libre.
Ces ouvriers et ces intellectuels hongrois, auprès desquels nous nous tenons aujourd’hui avec tant de chagrin impuissant, ont compris cela et nous l’ont fait mieux comprendre. C’est pourquoi si
leur malheur est le nôtre, leur espoir nous appartient aussi. Malgré leur misère, leurs chaines, leur exil, ils nous ont laissé un royal héritage que nous avons à mériter : la liberté, qu’ils
n’ont pas seulement choisie, mais qu’en un seul jour ils nous ont rendue !
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