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  • : Géopolis est consacré à la géopolitique et à la géostratégie : comprendre la politique internationale et en prévoir les évolutions, les conflits présents et à venir, tel est le propos, rien moins !
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Géopolis

Par ces temps troublés, l'actualité géopolitique inquiète et déconcerte. Les clefs nous manquent souvent pour en appréhender les facteurs d'évolution décisifs. Et en cette matière, les médias communs informent à peu près aussi mal qu'ils sont mal informés. On nous parle beaucoup de "mondialisation", mais la compréhension des désordres mondiaux n'en paraît pas tellement meilleure et les désordres eux-mêmes persistent, redoublent même... Bien sûr, Géopolis n'a pas la prétention de tout savoir et de tout expliquer. Nous tenterons simplement ici avec ceux qui voudront bien nous rejoindre de contribuer à la réflexion, d'éclairer certaines questions d'actualité en apportant des informations passées inaperçues ou des témoignages de première main, et aussi de prendre un peu de distance pour ne pas trop nous laisser impressionner par l'impact immédiat des événements. A qui s'adresse Géopolis ? A nous tous, simples citoyens, parce qu'en nos pays réputés démocratiques, nous sommes à l'origine de choix cruciaux : par le vote, c'est nous qui portons au pouvoir des hommes dont les décisions (ou les indécisions) feront le monde de demain, les guerres, la vie et la mort des pays et des peuples... C'est bien sérieux tout ça ! - Oui, le sujet est sérieux, mais les manières de l'aborder peuvent ne pas l'être toujours. Il sera donc aussi question de traités d'art militaire, de la formation des chefs d'Etat, de romans d'espionnage ou de cinéma...

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15 septembre 2006 5 15 /09 /septembre /2006 19:26
Cet article pourrait aussi s'intituler "Le pape, l'empereur chrétien et le djihad" ou encore "Rome et Constantinople contre Bagdad"...

Revenons d'abord sur quelques extraits d'un discours sur la Foi et la Raison prononcé par Benoît XVI devant l'université de Ratisbonne le 12 septembre dernier. Selon l'agence Associated Press, le Saint Père y a fait des références inhabituelles au djihad ou guerre sainte, un concept utilisé par les militants extrémistes islamistes pour justifier leurs attaques en Occident.

"La violence est incompatible avec la nature de Dieu et la nature de l'esprit", a déclaré le pape. Foi et Raison restent essentielles pour "ce dialogue sincère des cultures et des religions si urgent aujourd'hui".

Toujours selon AP, le pape a cité des passages d'un livre rendant compte d'une conversation entre un empereur byzantin du XIVe siècle, Manuel Paleologos II, et un "Perse" cultivé, sur les vérités du Christianisme et de l'Islam. "L'empereur est venu parler de la question de la guerre sainte", a déclaré le pape et citant un passage du livre "[Manuel II] a dit : montre-moi ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu ne trouveras que des choses diaboliques et inhumaines, comme son ordre de diffuser par l'épée la foi qu'il prêche". "L'empereur a continué en expliquant en détail les raisons pour lesquels diffuser la foi par la violence est quelque chose de déraisonnable", a poursuivi le souverain pontife.

Eh bien, il se trouve que le livre auquel se réfère le Saint Père... je l'avais acheté il y a un mois ! Quelle prescience !

Il s'agit des Entretiens de l'empereur Manuel Paléologue avec un musulman dont une partie a été publiée aux Editions du Cerf, cf. Manuel II Paléologue, Entretiens avec un musulman : 7e controverse, éd. par T. Khoury, Paris, 1966 (collection 'Sources chrétiennes', n° 115). L'ouvrage est encore disponible.

Manuel II Paléologue (1350-1425), un des derniers empereurs byzantins - et un de mes préférés, - était un homme intelligent et fort savant. Il vécut à une époque dramatique puisque l'empire grec était déjà à l'agonie du fait de l'invasion des Turcs (il y succombera en 1453). Ses entretiens avec un lettré musulman venu de Bagdad datent des mois qui précèdent son avènement au trône de Constantinople en 1391 alors qu'il hivernait avec ses troupes à Ancyre (aujourd'hui Ankara). Ils durèrent plusieurs jours en présence de nombreux auditeurs musulmans. La rédaction définitive eut lieu vers 1400 à Constantinople alors que la ville subissait un blocus des Turcs.

L'ouvrage est exemplaire des tentatives de dialogue religieux entre Christianisme et Islam, et de leur échec malgré l'ouverture d'esprit et la bonne volonté des deux interlocuteurs. Dans le cours de la controverse, Manuel II adresse deux reproches principaux à la loi de Mahomet, d'une part son retour pour l'essentiel aux prescriptions de la Loi juive, de l'autre le caractère déraisonnable de la loi du djihad ou guerre sainte.

Pour résumer (cf. le commentaire de Théodore Khoury, p. 107), le djihad est le moyen préconisé par le Coran pour assurer l'expansion de la religion d'Allah. Nul droit ne peut prévaloir contre le droit d'Allah à l'obéissance des hommes. Ceux qui se convertissent sont intégrés à la communauté et acquièrent les privilèges et les devoirs des croyants, y compris le devoir de guerre sainte. Ceux qui ne se convertissent pas, s'ils sont juifs, chrétiens ou zoroastriens, devront payer tribut et se contenter d'une condition inférieure (dhimmi), et s'ils ne le sont pas (payens ou athés), seront tués ou réduits en esclavage. Ainsi la loi du djihad doit-elle assurer la prédominance de la religion d'Allah.

C'est précisément cette loi de la guerre sainte qui est jugée déraisonnable par l'empereur Manuel, et même blasphématoire. La foi, argumente-t-il, est un fruit de l'âme. Seule la 'pensée juste' peut y amener et non point la contrainte et la violence corporelle. Une loi qui ferait des armes et de la guerre l'instrument de la propagation de la foi ne saurait être bonne. Elle est contraire à la sagesse divine.

D'autre part, la loi de Mahomet est un retour au Judaïsme (loi du talion, interdits alimentaires, polygamie, répudiation, circoncision). Elle ne retient en outre des lois juives que ce qui est facile, et en celà même, les défigure.

La 7e controverse examine plus particulièrement cette Loi de Mahomet qu'est l'Islam. Mais citons l'empereur :

"Dieu ne saurait se plaire dans le sang... [p. 145] La foi est un fruit de l'âme, non du corps. Celui donc qui entend amener quelqu'un à la foi a besoin de parole habile et d'une pensée juste, non de violence ni de menace, ni de quelque instrument blessant ou effrayant. Car de même que, quand il est besoin de contraindre une nature non raisonnable, on n'aurait pas recours à la persuasion, de même pour persuader une âme raisonnable, on ne saurait recourir à la force du bras, ni au fouet, ni à aucune autre menace de mort."
"Nul ne saurait prétendre que, s'il use de violence, c'est malgré lui et par un ordre de Dieu..."

"S'il se trouve que Mahomet ait ajouté quelque chose à la Loi de Moïse, aussitôt tu appelles cela Loi. Et tu ne te contentes pas qu'on te passe de parler ainsi, mais tu exiges qu'on préfère cette Loi à celles qui l'ont précédée. En vertu de quoi ?"
"Une des propriétés de la Loi, c'est d'établir des prescriptions nouvelles agréables à Dieu. La vôtre se vante de prescriptions empruntées. Si l'on élaguait les articles plus anciens, elle ne différerait en rien du geai de la fable (d'après Esope, cf. La Fontaine, 'Le geai paré des plumes du paon') : on lui prêta des plumes de toute sorte, puis on les lui ôta, et le voilà redevenu geai !"
"S'il en est ainsi, tout le monde jugera inférieure à celle des juifs votre Loi - appelons-la Loi, en attendant, pour te faire plaisir. Et si elle lui est inférieure, elle l'est bien plus à la Loi du Christ, laquelle, de votre aveu et de l'aveu de tous, l'emporte surabondamment sur celle des juifs."
"Je parlai ainsi. Il se fit un silence assez long..."
Le "Perse" répond [l'interlocuteur musulman n'est pas perse, mais le savant empereur emploie les noms antiques] (p. 149) : "J'ai dit, je dis et je dirai que belle et bonne est la Loi du Christ et bien meilleure que la Loi plus ancienne [juive], mais que supérieure aux deux est la mienne", etc.

Plus loin l'empereur reprend (p. 191) : "Comment est-il vrai, à ce que tu affirmes, que la Loi de Mahomet s'accorde avec la nôtre ? Qu'a-t-elle de commun avec elle ? ...Pour moi, c'est tout le contraire que je vois. Tu t'abuses : ta Loi s'oppose indubitablement à la nôtre et se rapproche de celle de Moïse."
(p. 197) "Les articles de l'ancienne Loi que le Sauveur a pour ainsi dire abrogés en les transformant de corporels qu'ils étaient en plus divins et spirituels, Mahomet, lui, les a retenus." [aliments impurs, en particulier la viande de porc, polygamie, loi du talion, etc.]

"Je crains d'avoir l'air de verser de l'eau dans un tonneau percé", dit encore l'empereur Manuel à propos du dialogue qui se poursuit...

Le plus intéressant dans cette affaire est sans doute l'ouverture du pape Benoît XVI, son attention, sa communion pourrait-on dire, et sa connaissance... des orthodoxes.

Pour l'intégral du discours du pape, voir :
www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/speeches/2006/september/documents/hf_ben-xvi_spe_20060912_university-regensburg_en.html

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Published by Mélusine - dans Religion
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commentaires

MSR 16/09/2006 15:16

Ce n'est pas que j'affectionne particulièrement les commentaires totalement non-constructifs mais celui-là en sera.Juste pour dire que j'ai trouvé ce texte très intéressant.

Mélusine 16/09/2006 19:34

C'est bien aimable et, ma foi, constructif aussi !