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L'hostilité assez largement répandue dans la presse française envers tout ce qu'entreprend le gouvernement russe, qui se double souvent d'une grande ignorance de la Russie, laisse passer bien des informations intéressantes dès lors qu'elles ne collent pas aux stéréotypes établis. Ainsi le 6 juillet dernier, le président Poutine avait annoncé que son pays redoublerait d'efforts dans la lutte contre le racisme et la xénophobie. Paroles destinées à apaiser les critiques de l'Union européenne, dira-t'on ? Non pas. Ce ne sont pas du tout paroles en l'air et la teneur exacte du propos le laisse bien entendre : "Ces manifestations (racistes et xénophobes) sont très dangereuses pour la Russie qui est un pays multiethnique et multiconfessionnel. Sans une riposte ferme, les fondements mêmes de l'Etat seront en péril".
La Russie en effet est un empire. Lorsque le président s'adresse à ses concitoyens, il ne dit pas "Chers Russes" mais "Chers Russiens" (daragié rossiani), ce que les journalistes d'Europe de l'Ouest ne traduisent pas mais qui signifie bien qu'il s'adresse à tous les habitants de l'Empire, qu'ils soient Russes à proprement parler (80 %), mais aussi Tatars, Ukrainiens (je parle des Ukrainiens de Russie), Bachkires, Ossètes, Tchouktches, Tchétchènes et bien d'autres. Tous ne sont pas russes mais tous cependant sont de culture et de langue russes. Dès lors la Russie doit se garder non seulement du danger du séparatisme, mais plus généralement de tout mouvement qui tendrait à la diviser en suscitant l'hostilité d'une de ses composantes contre les autres, sachant qu'environ 10 à 15% de sa population est de confession musulmane, ce qui explique aussi la réserve de Vladimir Poutine dans l'affaire des caricatures danoises.
Si les autorités russes perçoivent fort bien les risques que peuvent constituer les tensions ethniques ou religieuses, la même problématique peut être étendue à d'autres pays, France comprise. Comme dans le Caucase russe, les divisions ethnico-religieuses préexistantes ou nouvellement créées peuvent être instrumentalisées de l'extérieur, et là réside souvent le principal danger. Ce fut d'ailleurs longtemps la stratégie de la République française contre l'Empire austro-hongrois, stratégie d'ailleurs absurde et contre-productive in fine puisqu'en pulvérisant l'Autriche-Hongrie, elle aboutit au renforcement de l'Allemagne, à l'Anschluss et aux guerres de Yougoslavie. Nous n'y avons rien gagné. Mais la France elle-même pourrait bien être aujourd'hui victime de cette stratégie du morcellement dont elle s'était faite jadis la championne sous le nom de "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes".
Il faut ici considérer deux aspects de la question : la composition ethnico-religieuse du pays d'une part, et les modifications qu'elle peut connaître du fait de la démographie et de l'immigration de l'autre. Le président russe cite d'ailleurs entre autres causes des tensions croissantes, le flux massif d'immigrés et l'inaction des autorités en place dont le devoir devrait être de protéger les intérêts des citoyens.
A défaut de divisions majeures, lorsqu'il s'agit d'une population homogène ou de populations diverses mais vivant en harmonie depuis longtemps, il est toujours possible d'en susciter artificiellement. Ainsi l'expansion de certaines sectes protestantes en Amérique latine n'est peut-être pas anodine. On peut d'ailleurs se demander s'il ne faut pas lire en ce sens, au-delà d'éventuels soupçons d'espionnage, la décision prise il y a quelques semaines par le président du Vénézuela Hugo Chavez d'expulser du pays tous les missionnaires anglo-saxons. D'autres pays à forte unité nationale, comme le Brésil, où un métissage ancien a créé une forme d'homogénéité (elle-aussi aujourd'hui remise en question par des tentatives pour acclimater la discrimination positive à l'américaine), sont depuis peu le théâtre d'une diffusion extrêmement rapide des sectes protestantes et sont de ce fait en passe de perdre l'unité religieuse qui était la leur... Ailleurs, en Europe de l'Ouest en particulier, c'est l'introduction de l'Islam qui créé une nouvelle ligne de fracture.
Si les divisions anciennes peuvent parfois être réactivées, à plus forte raison les divisions récentes qui peuvent fragiliser un pays, voire le détruire. De ce fait, l'immigration, surtout lorsqu'elle concerne des populations trop diverses aux plans ethnique et religieux, n'est pas à considérer à la légère, d'autant que l'idéologie communautariste qui a cours aujourd'hui favorise le morcellement au détriment de l'unité nationale.
Le métissage a été abusivement proposé comme la solution-miracle, mais d'une part il est assez contradictoire avec le repli communautaire, d'autre part et c'est heureux il ne se décrète pas (!), enfin... il ne garantit en rien la paix civile. Dans le cas du Brésil par exemple, l'unité vient de plusieurs siècles et il faut d'ailleurs noter que la composition de la population brésilienne n'a pas changé depuis plus de 50 ans. En France au contraire, la composition de la population s'est considérablement modifiée dans les trente dernières années et le phénomène s'accélère. Les Etats-Unis en revanche, berceau de la ségrégation et du communautarisme, paraissent mieux armés du fait d'une forte unité idéologique de la population autour du "modèle américain". De plus, le communautarisme est un élément constitutif de leur histoire. Ils savent en jouer et l'imposer à des pays auxquels ce concept était totalement étranger.
Les Etats comme les civilisations sont mortels. L'unité nationale peut se fissurer. Et certains déjà n'hésitent pas à faire jouer les lignes de fracture...
[Voir aussi sur ce thème un texte du 22 août 2006 "Entre le combat et la sécurité" sur le site de Ludovic Monnerat (www.ludovicmonnerat.com)].