La suite tout à l'heure. (Mélusine va d'abord faire un tour au marché pour ramener des plantes vertes. Très important les plantes vertes !)...
Me revoici ! (Non, je n'ai pas acheté de palmiers...)
En mars dernier, Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture du gouvernement sortant, signait avec le cheik Sultan bin Tannoun, ministre du tourisme de l'Emirat d'Abou Dhabi, un accord au terme duquel la France s'engage à fournir en œuvres d'art le futur musée d'art occidental qui doit s'élever en 2012-2013 sur l'île de Saadiyat (l'île du Bonheur en arabe), au large d'Abou Dhabi. L'Emirat s'est en effet lancé dans la construction d'un gigantesque complexe touristique de 30 hôtels de luxe, 8.000 villas, 3 marinas, 2 golfs et autres équipements culturels et sportifs sur 24.000 m
2 pour un montant global de 27 milliards de dollars. Le tout est destiné à devenir d'ici 2018 une des principales destinations du tourisme mondial et à se substituer au pétrole, dont les réserves locales sont en voie d'épuisement, comme source de revenus pour les émirs.
Alors que le Musée du Prado à Madrid, le premier sollicité, avait décliné l'invitation, le Musée du Louvre est donc prié de s'exécuter et de fournir 300 de ses œuvres pour un prêt de longue durée (le contrat est signé pour 20 ans renouvelables et une rotation des œuvres prêtées est prévue). Bien entendu, le ministère est démocratiquement passé outre l'avis négatif des conservateurs des musées français et de toutes les personnes qui aiment l'Art en France (près de 5.000 personnes ont déjà signé la pétition) - mais vous répondra-t-on, c'est bien connu, les conservateurs sont aussi poussiéreux que les œuvres ! En outre, malgré leur opposition catégorique à ce projet marchand, ceux-ci vont devoir toutes affaires cessantes, fournir bon an mal an quatre expositions clefs en main à l'émirat pour animer ce centre touristique... Bien entendu aussi, l'avis des Français compte pour des prunes.
En toute simplicité, le nouveau musée se nommera Louvre, puisque le nom, devenu marque déposée, a été vendu pour 400 millions d'euros à l'Emirat. Pour atteindre le but que celui-ci s'est fixé, c'est à dire faire du district culturel de l'Ile de Saadiyat le plus important ensemble muséal au monde, 300 œuvres ne suffisent pas. Pour alimenter le "Louvre" d'Abou Dhabi, le Musée d'Orsay et le château de Versailles sont déjà pressentis. Mais la liste n'est pas close et la Bibliothèque nationale de France vient tout juste d'être sollicitée à son tour, que dis-je, sommée de prélever dans ses collections de quoi satisfaire l'apétit de l'ogre... Pour ce faire, un conseil d'administration extraordinaire et néanmoins fort discret a été convoqué précipitamment le vendredi 20 avril, soit deux jours avant la présidentielle. Pourquoi tant de hâte ? Y aurait-il quelque contrat d'armement en jeu ? De substantiels bakchichs ? Est-ce pour camoufler le déficit vertigineux des finances publiques ? Ou faire oublier le retard de livraison des Airbus A380 commandés par l'émirat ? En tous cas un avant goût de l'application brutale qui sera désormais faite de l'idéologie ultra-libérale selon laquelle tout se vend, tout s'achète.
- "Le président de la République a toujours eu une relation proche avec les dirigeants des émirats, explique-t-on dans l'entourage de Jacques Chirac. Depuis longtemps, la France a des liens particuliers avec Abou Dhabi dans le domaine de la défense, des échanges économiques au sens large, mais aussi dans les domaines universitaires et culturels. Le président français soutient donc ce projet depuis ses origines."
- Autant dire qu'au printemps 2005 lorsque le cheikh Tahnoon al-Nayan, frère du prince héritier et responsable de l'autorité du tourisme d'Abou Dhabi, vient en visite à Paris pour ouvrir une négociation sur la création d'un musée français, la cause émirienne est déjà acquise au Quai d'Orsay comme au ministère de la Culture. Le projet a même son promoteur : le Français Yazid Sabeg, PDG de Communication et Systèmes (ex-Compagnie des signaux). Pilier de l'Institut Montaigne, cercle de réflexion créé par Claude Bébéar, et grand militant de la discrimination positive, il est très proche des milieux d'affaires émiriens et des émirs eux-mêmes. C'est lui qui dès le début convainc les autorités d'Abou Dhabi, en quête d'un grand projet culturel, de se tourner vers la France... et surtout vers le Louvre.
- En ce printemps 2005, Paris accueille "très chaleureusement" la proposition. Et déroule le tapis rouge aux Emiriens. Le ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, se montre "extrêmement ouvert". "Il était prêt à céder sur tout, sans s'interroger sur les limites de l'engagement des musées français", se souvient un négociateur. (Nathalie Bensahel pour Libération, 5 octobre 2006)
Cependant, au contraire de ce que feint de croire le ministre français, l'ambition d'Abou Dhabi n'est pas de faire un petit Louvre, mais de faire plus grand que le Louvre, en sorte que l'émirat puisse disputer à la France la place de première destination du tourisme mondial... Il suffit de jeter un coup d'œil à la maquette du projet pour se rendre compte que les émirs voient grand.

Le Louvre
(projet de Jean Nouvel pour le musée sur l'eau de l'île de Saadiyat)

L'intérieur sera éclairé par des moucharabiehs percés dans la voûte...
Pendant ce temps, du côté d'Abou Dhabi, les travaux dudit Louvre, sur un projet de l'architecte Jean Nouvel, ont débuté. Les ouvriers Indiens, Pakistanais et Philippins réquisitionnés sur le chantier sont payés 125 euros par mois pour 6 jours ouvrés par semaine, sous des températures qui avoisinnent les 50°C - un vrai plaisir ! - et les droits de l'homme et du travail étant bien sûr scrupuleusement respectés, on ne comprend vraiment pas pourquoi autant se suicident...
Pour signer la pétition :
http://www.latribunedelart.com/Editoriaux/Editorial_Petition_505.htm Rappelons enfin que pour s'être élevés publiquement contre le projet, Michel Laclotte, ancien directeur du Louvre, et Françoise Cachin, ancienne directrice des Musées de France, tous deux historiens de l'Art réputés, ont été virés du Conseil artistique des Musées nationaux. "J’ai reçu la nouvelle la veille au soir, alors que je m’apprêtais à participer à la réunion mensuelle le matin à 9h30, indique Françoise Cachin. Ce n’est pas la seule mesure : j’ai travaillé dix ans à la mise en place du Centre Pompidou. Je me faisais une joie d’en fêter le trentième anniversaire. Jean Clair, avec qui j’ai cosigné le texte contre Abou Dhabi, et moi avons été rayés des listes d’invitation". Muflerie ministérielle. Mais nous sommes en démocratie, n'est-ce pas ? Alors nous voilà rassurés !