Depuis plusieurs mois, l'annonce du prêt de plusieurs œuvres des collections nationales du Bangladesh pour une exposition au Musée Guimet à Paris plongeait dans les affres les médias locaux. Les rumeurs les plus folles ont courru et mis en émoi la population : pour les uns nous voulions voler leurs chefs-d'œuvre, pour d'autres les vendre à notre profit, pour d'autres encore en faire des copies, les falsifier sous prétexte de restauration, les abîmer, ou que sais-je encore. Certains en étaient aux larmes, d'autres très en colère. Du principe du prêt au montant de l'assurance, des restaurations prévues aux conditions de transport, tout a été scruté, décortiqué, discuté, et le soupçon s'est insinué à toutes les étapes de ce processus assez banal de nos jours qui consiste à emprunter des œuvres d'art pour une exposition de quelques mois. Banal chez nous, certes, mais manifestement tout-à-fait inédit au Bangladesh, d'où les réactions passionnelles.
S'ils savaient, les pauvres ! Leurs œuvres eussent été plus en sûreté que les nôtres, aujourd'hui menacées par le projet de loi d'un député semi-analphabète qui veut mettre le patrimoine à l'encan et vendre les collections jusqu'ici inaliénables de nos musées nationaux*, sans doute pour renflouer le trou sans fond de la "Sécu" ou quelque autre déficit gouvernemental... Toujours est-il que les intentions de Guimet étaient innocentes et louables, mais les autorités ont sans doute sous-estimé l'émotion populaire suscitée par cette initiative dans un pays où, comme en beaucoup d'autres, sévissent les trafiquants d'œuvres volées. Le catalogue était paru, les affiches attiraient déjà l'œil dans tout Paris, mais après un dernier épisode rocambolesque de disparition sur le tarmac de l'aéroport de Dacca à la veille de l'embarquement des œuvres, l'exposition "Chefs-d'œuvre du delta du Gange : collections des musées du Bangladesh" vient donc d'être annulée.
*
www.latribunedelart.com/Editoriaux/Editoriaux_2007/Editorial_Inalienabilite_Raphael_515.htm Les absurdités de l'affaire auront malheureusement coûté la vie de l'ambassadeur du Bangladesh en France, Ruhul Amin, un francophile, qui avait joué les médiateurs et s'était beaucoup investi pour dénouer la crise. Il est mort d'une hémorragie cérébrale à seulement 47 ans le 3 janvier dernier, une dizaine de jours après l'annulation officielle de l'exposition. Précédemment en poste dans l'émirat de Bahrein jusqu'en juin 2007, Ruhul Amin s'y était acquis une réputation d'homme droit, juste et intègre. Rare diplomate de son espèce, il avait en effet dénoncé publiquement les conditions faites aux ouvriers de son pays sur les chantiers des Emirats : coups et travail pénible sept jours sur sept, jusqu'à épuisement. La mortalité des ressortissants du Bangladesh est en effet effrayante aux EUA, dans l'indifférence générale. Ruhul Amin avait créé dans sa propre ambassade un hôpital pour leur venir en aide. Il méritait mieux que ce triste épilogue.