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  • : Géopolis
  • : Géopolis est consacré à la géopolitique et à la géostratégie : comprendre la politique internationale et en prévoir les évolutions, les conflits présents et à venir, tel est le propos, rien moins !
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Géopolis

Par ces temps troublés, l'actualité géopolitique inquiète et déconcerte. Les clefs nous manquent souvent pour en appréhender les facteurs d'évolution décisifs. Et en cette matière, les médias communs informent à peu près aussi mal qu'ils sont mal informés. On nous parle beaucoup de "mondialisation", mais la compréhension des désordres mondiaux n'en paraît pas tellement meilleure et les désordres eux-mêmes persistent, redoublent même... Bien sûr, Géopolis n'a pas la prétention de tout savoir et de tout expliquer. Nous tenterons simplement ici avec ceux qui voudront bien nous rejoindre de contribuer à la réflexion, d'éclairer certaines questions d'actualité en apportant des informations passées inaperçues ou des témoignages de première main, et aussi de prendre un peu de distance pour ne pas trop nous laisser impressionner par l'impact immédiat des événements. A qui s'adresse Géopolis ? A nous tous, simples citoyens, parce qu'en nos pays réputés démocratiques, nous sommes à l'origine de choix cruciaux : par le vote, c'est nous qui portons au pouvoir des hommes dont les décisions (ou les indécisions) feront le monde de demain, les guerres, la vie et la mort des pays et des peuples... C'est bien sérieux tout ça ! - Oui, le sujet est sérieux, mais les manières de l'aborder peuvent ne pas l'être toujours. Il sera donc aussi question de traités d'art militaire, de la formation des chefs d'Etat, de romans d'espionnage ou de cinéma...

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24 juin 2007 7 24 /06 /juin /2007 12:21
Je n'en ai pas encore tout à fait fini avec ce Monsieur Luttwak. Son texte est intéressant par la considération dont bénéficie l'auteur parmi les spécialistes de géopolitique et parce qu'il prend le contre-pied du discours officiel américain, cf. http://geopolis.over-blog.net/article-6750608.html  Cependant il est aussi très contestable à d'autres égards. D'abord, c'est un peu facile de proposer que les USA abandonnent le Proche-Orient à son triste sort, quand ils ont tant fait pour que ce sort soit triste. C'est un peu tard aussi, après avoir fracturé l'Irak et sur-armé Israël, de dire qu'au fond, le Proche-Orient, ils s'en moquent. En fait, le discours de Luttwak semble le reflet de son dépit de voir la politique et l'armée américaines mises en échec en Irak, bien incapables d'y construire la démocratie annoncée.  Il propose donc de tourner le dos à cette région ingrate, puisque de toutes façons, selon lui, elle compte si peu.

Mais compte-elle si peu justement ? Luttwak passe sous silence les relations financières très étroites qui lient les dirigeants US aux monarchies pétrolières du Golfe persique, des relations si lucratives qu'ils n'auraient aucun intérêt à les rompre. Et la situation en Irak n'y change pas grand chose. Il part aussi du présupposé commun que l'opération irakienne serait un échec de la politique étrangère américaine. Voire ! Un échec, du point de vue des naïfs impénitents qui ont voulu croire à la "guerre au nom de la démocratie" comme ils ont gobé, gobent et goberont toutes les autres expéditions de ce genre pourvu qu'elles soient bien enrobées de discours lénifiant, peut-être ; mais pour moi qui n'ai jamais cru que la guerre du golfe fût faite dans cette perspective, l'échec n'est pas si patent. Après tout, l'USI (cf. http://geopolis.over-blog.net/article-3399117.html) s'est débarrassée d'un contradicteur qui la houspillait en la personne de Saddam, d'un Etat qui l'importunait et surtout d'un rival régional. L'Irak n'existe plus. N'était-ce pas le but recherché ? Sur les cendres de feu l'Irak, il y a désormais trois entités potentielles dont seul le Kurdistan a pris son autonomie ; les deux autres, trop imbriquées, ont plongé dans un conflit de longue durée qui tient autant de la guerre civile que de la résistance à l'envahisseur. Le premier objectif géopolitique est donc atteint : l'Irak n'importune plus personne pour la simple raison qu'il est rayé de la carte. Qu'en est-il des autres buts de guerre ?

Dans cette affaire, il a beaucoup été question de pétrole. "Le pétrole est au centre de la stratégie américaine au Proche-Orient, pouvait-on lire en 2002 dans le Washington Post. Le premier objectif d’une agression américaine contre l’Irak est de se saisir des énormes réserves pétrolières que possède ce pays". De fait, les Etats-Unis, qui consomment plus du quart de la production mondiale de pétrole, n'assurent plus eux-mêmes que le dixième de celle-ci, et la région du Golfe persique détiendrait encore les deux-tiers des réserves pétrolières subsistantes, encore que cette question des réserves soit très controversée. "Comme Shell l'a démontré, nous ne savons pas tellement quelles quantités de pétrole il y a. Si nous ne pouvons plus croire les comptes de Shell, qu'en est-il de ceux des Saoudiens ? Les chiffres avancés par l'OPEP ont longtemps été suspectés de faire l'objet d'une inflation politique," London Times, 23 mai 2004, cité par Eric Laurent dans La face cachée du pétrole, Paris, 2006. La réalité est que les gisements saoudiens sont en voie d'épuisement. Mais cela n'en rendait que plus intéressante la main-mise sur ceux d'Irak, laissés en partie inexploités depuis 1990 du fait des années d'embargo décrétées par l'ONU.

Irak, 1ère guerre du golfe : puits de pétrole en feu, 1991

Certes, l'état de guerre que connaît l'Irak aujourd'hui compromet gravement l'extraction et l'acheminement de l'or noir :
  • L'industrie pétrolière irakienne a accusé en 2005 un manque à gagner de plus de 6 milliards de dollars en raison des sabotages des infrastructures par des insurgés, annonçait [le 19 février 2006] le ministère irakien du Pétrole. "Les pertes de revenus et les réparations des installations se sont élevées en 2005 à 6,25 milliards de dollars à cause des opérations de sabotage", a précisé le porte-parole du ministère, Assem Jassem. Depuis la chute du régime de Saddam Hussein en avril 2003, le manque à gagner se monterait à plus de 20 milliards de dollars.
  • L`ancien ministre du Pétrole, Thamer Ghadbane, avait estimé les pertes en 2004 à 7 milliards de dollars. Le porte-parole a précisé que les insurgés avaient mené 186 attaques contre les infrastructures pétrolières en 2005, tuant 47 ingénieurs et techniciens et 91 policiers et gardes de sécurité. Selon lui, les pertes et réparations se répartissent ainsi : 400 millions de dollars à cause des attaques contre les champs pétroliers, 2,71 milliards contre les oléoducs d`exportation, 12 millions contre les oléoducs reliant les champs pétroliers aux raffineries et 3,12 milliards de dollars contre les oléoducs et gazoducs intérieurs.
  • Sur le terrain, la sécurité demeure le talon d´Achille du secteur, même si selon le même conseiller, "le nombre d´attaques contre les oléoducs a nettement diminué" [ça ce n'est pas sûr !]. Pour autant, la situation n´est pas encore totalement sous contrôle. Ainsi, l'oléoduc du nord qui relie Kirkouk à Ceyhan en Turquie, fermé en juin 2003, fait l'objet de nombreux actes de sabotage récurrents. Avant la guerre, ce conduit permettait l’exportation de 800.000 barils par jour.
  • (Elisabeth Studer, février 2006, http://www.leblogfinance.com/2006/02/ptrole_en_irak_.html ; voir aussi : www.leblogfinance.com/2007/06/irak-oloduc-en-.html)
Et la situation ne semble pas s'être améliorée depuis. Pourtant, si le pétrole irakien reste en partie inexploité et si la plus grande raffinerie du pays, Baiji, entre Bagdad et Mossoul, ne tourne plus qu'à 50% de sa capacité d'avant-guerre, il n'en demeure pas moins que ce pétrole n'est plus entre les mains d'un quelconque Saddam. Les Anglo-américains ont bel et bien fait main-basse dessus.

Outre le lobby du pétrole, l'opération irakienne s'est aussi révélée financièrement juteuse pour l'industrie de l'armement, les sociétés de sécurité et... les marchands d'art qui ont orchestré le pillage du musée de Bagdad ! Bref, une réussite ! Quant aux milliers de soldats US tués ou mutilés de guerre, il faut croire qu'ils passent par pertes et profits.

Pour en revenir à Luttwak, le texte de ce politologue de renom est plein d'approximations et de jugements à l'emporte-pièce, sans parler du mépris affiché pour "les Arabes arriérés" (ma traduction est un peu édulcorée...), et les Perses et les Turcs qu'il met dans le même sac. Il ne s'interroge d'ailleurs pas précisément sur les causes de cette arriération culturelle et semble hésiter entre raisons religieuses, raciales ou climatiques... Nonobstant, il a le mérite de dégonfler quelques baudruches comme "la menace iranienne" ou "Israël en danger". Car, il faut lire Luttwak entre les lignes. Si les pays arabes et assimilés sont aussi attardés qu'il le dit, si leurs capacités militaires sont aussi limitées - et de fait, elles le sont, - tout l'argumentaire judéo-israélien qui consiste à présenter Israël comme un Etat perpétuellement menacé, éternelle victime potentielle de la mauvaiseté de ses voisins, se trouve tourné en ridicule.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur l'opportunité de cette publication à l'heure où les conseillers "néo-cons" du gouvernement américain cherchent à prendre leurs distances avec le clan Bush et à se re-positionner dans la perspective des prochaines élections aux USA. Francis Fukuyama dans son dernier livre, America at the Crossroads: Democracy, Power, and the Neoconservative Legacy (Yale University Press, 2006), ne compare-t-il pas George W. Bush... à Lénine !
(http://fr.rian.ru/analysis/20070625/67742192.html).

Il y aurait aussi à dire sur les conceptions politiques et militaires de Luttwak qui semble en être resté au temps de la guerre froide. Que les Etats du Golfe persique soient incapables de soutenir et de gagner une guerre classique contre les USA, ce n'est guère surprenant, qui le pourrait ? Mais quand l'infériorité militaire est trop criante pour une bataille à découvert, il reste les techniques de guérilla et le terrorisme. Et là, ils savent faire. Les armées modernes en sont bien conscientes.

De plus, pour l'auteur, le retrait du Proche-Orient ne s'inscrit pas du tout dans une perspective isolationniste. Bien au contraire. Il s'agirait pour les USA de reporter leurs forces ailleurs, contre la Russie, en Asie et... en Europe. Et là, on préfèrerait qu'ils continuent à s'occuper des Irakiens ! Pourtant les raisons de se retirer du Golfe
avancées par Luttwak valent tout aussi bien pour l'Afghanistan, le Soudan ou le Kosovo, pays eux-aussi musulmans, "arriérés", de peu de poids économique et au climat désagréable. Alors, s'il avait le courage de pousser jusqu'au bout sa logique, le propos du géopolitologue juif américain rejoindrait ce que les Serbes criaient sur le pont de Novi Sad : US go home !

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Published by Mélusine - dans Amérique du Nord
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commentaires

politique-et-moi 06/07/2007 10:25

Jtai mis un +5, je ne mets pas de notes à l'ordinaire mais un blog consacré à la politique internationale avec toute sa complexité, je trouve cela bien!
Bonne continuation!

Mélusine 06/07/2007 20:08

Merci, c'est gentil et encourageant. Pas toujours facile d'y voir clair, mais j'essaye.