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  • : Géopolis
  • : Géopolis est consacré à la géopolitique et à la géostratégie : comprendre la politique internationale et en prévoir les évolutions, les conflits présents et à venir, tel est le propos, rien moins !
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Géopolis

Par ces temps troublés, l'actualité géopolitique inquiète et déconcerte. Les clefs nous manquent souvent pour en appréhender les facteurs d'évolution décisifs. Et en cette matière, les médias communs informent à peu près aussi mal qu'ils sont mal informés. On nous parle beaucoup de "mondialisation", mais la compréhension des désordres mondiaux n'en paraît pas tellement meilleure et les désordres eux-mêmes persistent, redoublent même... Bien sûr, Géopolis n'a pas la prétention de tout savoir et de tout expliquer. Nous tenterons simplement ici avec ceux qui voudront bien nous rejoindre de contribuer à la réflexion, d'éclairer certaines questions d'actualité en apportant des informations passées inaperçues ou des témoignages de première main, et aussi de prendre un peu de distance pour ne pas trop nous laisser impressionner par l'impact immédiat des événements. A qui s'adresse Géopolis ? A nous tous, simples citoyens, parce qu'en nos pays réputés démocratiques, nous sommes à l'origine de choix cruciaux : par le vote, c'est nous qui portons au pouvoir des hommes dont les décisions (ou les indécisions) feront le monde de demain, les guerres, la vie et la mort des pays et des peuples... C'est bien sérieux tout ça ! - Oui, le sujet est sérieux, mais les manières de l'aborder peuvent ne pas l'être toujours. Il sera donc aussi question de traités d'art militaire, de la formation des chefs d'Etat, de romans d'espionnage ou de cinéma...

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23 août 2006 3 23 /08 /août /2006 02:12

Le texte que vous attendiez tous !

L'hostilité assez largement répandue dans la presse française envers tout ce qu'entreprend le gouvernement russe, qui se double souvent d'une grande ignorance de la Russie, laisse passer bien des informations intéressantes dès lors qu'elles ne collent pas aux stéréotypes établis. Ainsi le 6 juillet dernier, le président Poutine avait annoncé que son pays redoublerait d'efforts dans la lutte contre le racisme et la xénophobie. Paroles destinées à apaiser les critiques de l'Union européenne, dira-t'on ? Non pas. Ce ne sont pas du tout paroles en l'air et la teneur exacte du propos le laisse bien entendre : "Ces manifestations (racistes et xénophobes) sont très dangereuses pour la Russie qui est un pays multiethnique et multiconfessionnel. Sans une riposte ferme, les fondements mêmes de l'Etat seront en péril".

La Russie en effet est un empire. Lorsque le président s'adresse à ses concitoyens, il ne dit pas "Chers Russes" mais "Chers Russiens" (daragié rossiani), ce que les journalistes d'Europe de l'Ouest ne traduisent pas mais qui signifie bien qu'il s'adresse à tous les habitants de l'Empire, qu'ils soient Russes à proprement parler (80 %), mais aussi Tatars, Ukrainiens (je parle des Ukrainiens de Russie), Bachkires, Ossètes, Tchouktches, Tchétchènes et bien d'autres. Tous ne sont pas russes mais tous cependant sont de culture et de langue russes. Dès lors la Russie doit se garder non seulement du danger du séparatisme, mais plus généralement de tout mouvement qui tendrait à la diviser en suscitant l'hostilité d'une de ses composantes contre les autres, sachant qu'environ 10 à 15% de sa population est de confession musulmane, ce qui explique aussi la réserve de Vladimir Poutine dans l'affaire des caricatures danoises.

Si les autorités russes perçoivent fort bien les risques que peuvent constituer les tensions ethniques ou religieuses, la même problématique peut être étendue à d'autres pays, France comprise. Comme dans le Caucase russe, les divisions ethnico-religieuses préexistantes ou nouvellement créées peuvent être instrumentalisées de l'extérieur, et là réside souvent le principal danger. Ce fut d'ailleurs longtemps la stratégie de la République française contre l'Empire austro-hongrois, stratégie d'ailleurs absurde et contre-productive in fine puisqu'en pulvérisant l'Autriche-Hongrie, elle aboutit au renforcement de l'Allemagne, à l'Anschluss et aux guerres de Yougoslavie. Nous n'y avons rien gagné. Mais la France elle-même pourrait bien être aujourd'hui victime de cette stratégie du morcellement dont elle s'était faite jadis la championne sous le nom de "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes".

Il faut ici considérer deux aspects de la question : la composition ethnico-religieuse du pays d'une part, et les modifications qu'elle peut connaître du fait de la démographie et de l'immigration de l'autre. Le président russe cite d'ailleurs entre autres causes des tensions croissantes, le flux massif d'immigrés et l'inaction des autorités en place dont le devoir devrait être de protéger les intérêts des citoyens.

A défaut de divisions majeures, lorsqu'il s'agit d'une population homogène ou de populations diverses mais vivant en harmonie depuis longtemps, il est toujours possible d'en susciter artificiellement. Ainsi l'expansion de certaines sectes protestantes en Amérique latine n'est peut-être pas anodine. On peut d'ailleurs se demander s'il ne faut pas lire en ce sens, au-delà d'éventuels soupçons d'espionnage, la décision prise il y a quelques semaines par le président du Vénézuela Hugo Chavez d'expulser du pays tous les missionnaires anglo-saxons.  D'autres pays à forte unité nationale, comme le Brésil, où un métissage ancien a créé une forme d'homogénéité (elle-aussi aujourd'hui remise en question par des tentatives pour acclimater la discrimination positive à l'américaine), sont depuis peu le théâtre d'une diffusion extrêmement rapide des sectes protestantes et sont de ce fait en passe de perdre l'unité religieuse qui était la leur... Ailleurs, en Europe de l'Ouest en particulier, c'est l'introduction de l'Islam qui créé une nouvelle ligne de fracture.

Si les divisions anciennes peuvent parfois être réactivées, à plus forte raison les divisions récentes qui peuvent fragiliser un pays, voire le détruire. De ce fait, l'immigration, surtout lorsqu'elle concerne des populations trop diverses aux plans ethnique et religieux, n'est pas à considérer à la légère, d'autant que l'idéologie communautariste qui a cours aujourd'hui favorise le morcellement au détriment de l'unité nationale.

Le métissage a été abusivement proposé comme la solution-miracle, mais d'une part il est assez contradictoire avec le repli communautaire, d'autre part et c'est heureux il ne se décrète pas (!), enfin... il ne garantit en rien la paix civile. Dans le cas du Brésil par exemple, l'unité vient de plusieurs siècles  et il faut d'ailleurs noter que la composition de la population brésilienne n'a pas changé depuis plus de 50 ans. En France au contraire, la composition de la population s'est considérablement modifiée dans les trente dernières années et le phénomène s'accélère. Les Etats-Unis en revanche, berceau de la ségrégation et du communautarisme, paraissent mieux armés du fait d'une forte unité idéologique de la population autour du "modèle américain". De plus, le communautarisme est un élément constitutif de leur histoire. Ils savent en jouer et l'imposer à des pays auxquels ce concept était totalement étranger.

Les Etats comme les civilisations sont mortels. L'unité nationale peut se fissurer. Et certains déjà n'hésitent pas à faire jouer les lignes de fracture...

[Voir aussi sur ce thème un texte du 22 août 2006 "Entre le combat et la sécurité" sur le site de Ludovic Monnerat (www.ludovicmonnerat.com)].

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Published by Mélusine - dans Europe
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commentaires

MSR 31/08/2006 22:48

Je vais y arriver : le mot est DEMOGRAPHIE.Ouf ! la 3e fois était la bonne !

Mélusine 16/09/2006 19:51

Cette fois j'avais compris !

MSR 31/08/2006 22:45

Milles excuses !!!Il fallait"Surtout que les Russes connaissent une DEMOCRAPHIE très mauvaise ; il me semble donc que ces réactions sont compréhensibles."Et pour le coup, mon message devenait peu compréhensible avec "démocratie".Voilà que je vais passer pour un défenseur de la démocratie !Je voulais dire que certains au vu du déclin démographique peuvent en effet se sentir menacés par des populations plus "procréatrices". C'est pour cela que je parlais des Russes au sein étroit du terme : ceux-ci voulant rester maître chez eux, dans un réflexe identitaire.Je pensais aux Romains qui ont effectivement réunit sous leur autorité de nombreuses ethnies..., mais à partir du moment ou les Romains ont cessé de s'étendre, un mouvement inverse s'est produit menant à l'implosion.

Mélusine 16/09/2006 19:50

Alors effectivement ça change tout : la démographie en Russie est très inquiétante, mais au contraire d'ici où elle ne l'est guère moins, le président et les autorités russes non seulement en sont bien conscients, mais ils prennent le problème à bras le corps et sont en train de mettre en place une politique ouvertement nataliste. Les femmes russes recevront désormais une aide financière substantielle à partir du deuxième enfant. Je ne sais pas si cela suffira, mais c'est un début.

MSR 31/08/2006 17:16

"Le métissage [...]ne se décrète pas"... ou pas encore.Mais on en fait dans nos pays une grande promotion, via les médias (télé, cinéma), l'éducation nationale et Cie..Sur le fond, la Russie est certe un empire mutlconfessionnel et multiethnique, mais je pense que les "réactions xénophobes et racistes" de certains Russes sont légitimes puisque on sait que le risque est grand pour les empires de se voir submerger par les peuples anciennemnt soumis ou associés. Surtout que les Russes connaissent une démocratie très mauvaise ; il me semble donc que ces réactions sont compréhensibles.

Mélusine 31/08/2006 20:27

Disons que du point de vue du gouvernement russe et dans l'optique d'un empire solide et uni (ou solide parce que uni), elles ne sont pas souhaitables. Il faudrait d'ailleurs distinguer - ce que je n'ai pas fait dans l'article - entre différentes formes de xénophobie (l'antipathie pour les Polonais - qui le leur rendent bien, - pour les Caucasiens, etc., ne sont pas du même ordre). Elle vise tantôt un adversaire et rival (le Polonais), tantôt un étranger (Africain par exemple), tantôt d'autres ressortissants de l'Empire (Caucasiens). J'insiste aussi sur le fait qu'on parle de "Russes" alors qu'il peut s'agir tout aussi bien de Tatars, d'Ukrainiens ou autres, qui sont parfaitement russes par la culture, la manière d'être et les idées (y compris la méfiance vis à vis des Caucasiens), mais non au sens ethnique. Les réactions violentes de certains Russes ou Tatars contre des Caucasiens ne tiennent pas au régime politique, mais au contexte social : délinquance et mafia caucasienne, très présente dans les grandes villes. Quant à la qualité de la démocratie russe, elle m'a paru plutôt correcte et, comparée au Régime des soviets, c'est la nuit et le jour. En tous cas, la liberté d'expression est bien réelle. Je ne suis pas sûre qu'on puisse en dire autant de la France d'aujourd'hui. Avant de juger des régimes politiques des autres, que souvent nous connaissons mal, jugeons d'abord du nôtre que nous ne connaissons que trop bien. Enfin, c'est un peu ma doctrine.